Témoignages

Naissance à l’hôpital

Sage-femme. « Sage-femme qu’est-ce que c’est », avais-je demandé toute petite à cette femme si douce, installée à mes côtés dans ce joli canapé, un de ceux fait pour accueillir, avec une couverture dessus, au cas où l’on aurait l’envie de s’envelopper de tendresse. Ma marraine m’a montré un livre d’image, et elle m’a expliqué la vie, son début, sa magie. Elle utilisait les mots vrais : trompes de Fallope, col de l’utérus, faire l’amour. Elle ne me parlait pas de chou, de cigogne ou de bourillon. Elle me parlait comme on parle à une personne capable de comprendre, et je sentais dans sa voix toute la passion de ce métier si particulier, son métier de sage-femme. « Et quand le bébé sort, m’a-t-elle dit, mon travail, c’est de vérifier avec mes doigts que le cordon n’est pas autour de son coup, auquel cas je l’en dégage » J’ai pensé alors, que ma marraine faisait le métier le plus important du monde.

Aujourd’hui, je suis dans cette voiture, à regarder l’homme de ma vie me conduire à l’hôpital, où je m’apprête à mettre au monde mon premier enfant. Les contractions me tiraillent et je me concentre sur ma respiration. Un mélange de trac et d’excitation nous a envahi depuis cet instant où je lui ai dit : « j’ai perdu les eaux, c’est pour dans les vingt-quatre heures ». Le sourire aux lèvres et l’espérance que les contractions arrivent, je suis allée préparer la petite valise du voyage le plus important et le plus intense de toute ma vie.  Je me demande bien sur quel type de sage-femme je vais tomber. Cette question m’a poursuivi toute ma grossesse. Une vieille aigrie, une jeune psychorigide ou une femme qui va me respecter et m’accompagner avec empathie ? Les sages-femmes que j’ai côtoyé ces derniers mois m’ont prévenue : « Prépare toi à l’inconnu, au non prévu, à quelque chose de très différent de tout ce que tu es entrain de t’imaginer. »

La douleur se fait plus intense, elle me happe, elle m’entoure, elle m’envahit. Je dois expirer, jusqu’au bout, faire comme si j’allai m’endormir, je dois centrer mon attention sur ce court instant où la douleur n’est plus. Je me suis préparée à cela. De différentes manières. Tout d’abord, sans le savoir, en rêve. Toute ma grossesse, j’ai rêvé de tsunami. De vagues immenses qui s’abattaient sur la terre, les unes après les autres. Accrochée au tronc d’un arbre, je devais simplement retenir mon souffle, accepter d’être submergée par l’eau, laisser passer la vague, sans appréhender les suivantes. Parfois mon mari était là et me prévenait de l’arrivée de la vague, parfois une amie, parfois j’étais seule.

Arrivés à l’hôpital, je peine à marcher, j’ai mal au dos, au bas du dos. Une douleur d’une force surprenante. A la maternité, je ne suis pas accueillie par une vieille aigrie ou par une jeune psychorigide. Ma sage-femme est un homme. Une sage-femme homme étudiant. En plus de cela, mon mari et lui se connaissent. Pendant le contrôle, il m’explique que je ne suis pas vraiment en travail et que je vais probablement devoir rentrer chez moi. Mais qu’est-ce qu’il raconte? De quoi il parle ? Pas en travail… pas en travail. C’est vrai, c’est une partie de plaisir que cette atroce douleur dans le dos, cette nausée constante, cette perte de la réalité qui m’entoure. Rentrer chez moi, refaire le trajet en sens inverse, dans cette position des plus inconfortable. J’étais si fière d’être déjà arrivée jusque là, calme, concentrée. J’ai mal. Je veux une femme, c’est une histoire de femme. Comment ça je n’ai pas perdu les eaux, comment ça, les pertes d’urine sont fréquentes en fin de grossesse. Il me prend pour qui ? Il veut absolument écouter le cœur de mon bébé, je ne devrais pas bouger, mais mon corps à pris le relais, il décide à ma place et je le laisse faire. Je me mets à quatre pattes pour soulager mon dos, je supplie qu’on m’enlève ce stupide monitoring qui m’appuie sur le ventre, comme si les sensations de l’intérieur n’étaient pas assez envahissantes. Je n’ai pas dilaté, je n’ai pas un tracé de travail. Il faut aller marcher une heure, monter et descendre les escaliers et revenir voir ce qu’il en est. Sur le moment je me crois chez les fous. Rétrospectivement, c’était la meilleures des idées possible. Je n’arrive pas à marcher, encore moins à remonter les escaliers. On se couche par terre, dans un champ au soleil. Je laisse mon ventre pendre et  je repense à ma sage-femme prof de yoga et je me dis, à chaque contraction : « oui, la contraction fait son travail, laisse s’ouvrir le passage, laisse venir le bébé ».

Je l’ai rencontrée un jour de forte chaleur lors de son cours de yoga prénatal, qu’à force d’insistance, elle avait accepté d’ouvrir pour moi. J’arrivai en retard, en état de stress intense, parce qu’en partant, mon tapis de gym à la main, j’avais réussi à heurter un pot de peinture rouge et à en éclabousser notre toute nouvelle cuisine en bois massif. Le bois, les joints, le carrelage, moi. Tout était rouge. J’ai frotté, frotté, frotté et je disais non, non, non ! Tenant mon bébé d’une main, accroupie, je paniquais. Toutes nos économies dans la cuisine, toute la cuisine rouge pétant ! Une heure et demie plus tard, je ressortais du corps de yoga calme, souriante, un peu dans la brume. Les exercices, le regard pétillant de la prof, sa tranquille assurance avait transformés  la folle stressée que j’étais en futur maman douce et ronde. Elle m’avait parlé de mon périnée et m’avais montré comment le relâcher au lieu de le crisper au moment de la contraction. Elle a su trouver les mots pour que je comprenne au plus profond de moi ce que j’allai devoir faire pour aider mon bébé à naître et pour supporter la douleur.

Cette douleur a du sens, cette douleur profonde, initiatique et animale, soudain, elle ne me gène plus. Couchée sur l’herbe, une main sur la cuisse de mon mari, la nuque chauffée par le soleil, je me sens bien. La drogue fait son effet. Ma drogue, celle prévue pour, celle que mon corps libère et fait couler dans mes veines, celle qui m’emmène dans un autre monde. Je sens le contact avec la terre, cette terre qui nous porte, nous nourrit, nous réchauffe et je sens tout mon corps qui s’ouvre, qui se relâche, qui accueille ce qui lui arrive. Je me sens bien, je n’ai plus mal au dos, les contractions sont supportables et je sais, pertinemment, que mon bébé arrive. Tracé de travail ou pas, je le sens au plus profond de mon corps, je suis entrain d’accoucher.  L’homme qui m’accompagne, mon phare sur le port de la réalité, m’annonce qu’une heure s’est écoulée et qu’il faut remonter. S’il n’était pas là, j’accoucherai dans ce champ, parce que rien ne me donne envie de me lever, quitter la terre et le soleil, marcher, revoir le sage-femme et son monitoring de torture.  « Félicitations » est son premier mot, après que d’un regard sceptique il m’ait regardée dans ma bulle, sereine, pour le coup plus du tout l’air « en travail » mais plutôt planant, les pupilles dilatées et le discours insensé. « Félicitation, trois centimètres. C’est pour dans la nuit. » « Dans la nuit, mais oui » me dis-je. « C’est pour là, maintenant ! Mon bébé arrive ! »

La dernière sage-femme rencontrée pendant ma grossesse est venue me voir une fois par semaine à la maison depuis ce terrible jour où des contractions répétées et douloureuses m’ont amenées à l’hôpital où l’on m’a dit que je faisais une menace d’accouchement prématuré. C’était trop tôt, beaucoup trop tôt. Il allait falloir rester au lit les quinze dernières semaines et faire très attention. Cet alitement forcé m’a permis de lire, d’apprendre de moi, des autres, d’entrer en relation avec mon bébé, ce petit être gigotant, communiquant, vivant qui se développait dans mon ventre. Etre enceinte, c’est avoir un bébé dans le ventre. C’est si simple, si banal et pourtant si compliqué à concevoir. Un être humain dans un autre être humain. Ma sage-femme s’assurait que mon moral tenait le coup, discrètement, et s’assurait que les contractions restaient gérables. On écoutait le cœur de mon bébé et on papotait. C’était un rendez-vous à trois et un espace privilégié pour poser mes dernières questions. Cet alitement a été un doux voyage de la jeune femme à la mère que j’allai devenir. J’avais tout le temps du monde pour penser. A l’approche du terme, j’avais fini un parcours et était prête à commencer une nouvelle vie.

« Nom de Dieu » ! m’entends-je crier pendant une contraction beaucoup plus forte que les précédentes, puis un petit « excusez-moi » une fois la douleur atténuée. Mon sage-femme m’explique que c’est normal, que j’ai tout les droits et que la douleur peut-être très forte selon la position du bébé. Il est courageux de me parler ainsi, moi qui vient de le sommer de se taire pour me laisser me concentrer. Je l’apprécie et me dit que finalement, ça n’a rien d’une histoire de femmes, c’est une histoire d’êtres humains ! Je me dis néanmoins  que si je me mets à jurer comme ça, c’est que je vais avoir envie de pousser bientôt et que je suis à la fin, je l’ai lu dans les livres. Je dois aller dans l’eau, maintenant tout de suite. Il me demande de rester calme, me dit que nous avons le temps. Après tout, je ne suis qu’à trois centimètres et à force de bouger et d’enlever la ceinture du monitoring en le suppliant de me laisser tranquille, il n’a toujours pas ses vingt minutes de tracé nécessaire, allez savoir pourquoi. Tout va bien, mon bébé va bien, mais je veux aller dans le bain ! Je me déshabille, je veux sortir de là, je ne veux pas mettre mon bébé au monde dans cette pièce minuscule sur cette table étroite et rigide. Je sais où est la baignoire et traverse le couloir, le sage-femme à mes trousses, tentant de fermer ma blouse d’hôpital que je me serai bien passé de mettre, ayant laissé ma pudeur quelque part sur le trajet entre la maison et l’hôpital. En ouvrant la porte de la salle d’accouchement je vois l’eau et entre dans la baignoire en percevant vaguement, au loin, la voix du sage-femme me demandant d’attendre qu’elle  soit pleine, que je ne devrais pas y aller déjà. Mais mon corps veut aller dans l’eau, et je me rappellerai toute ma vie de ce soulagement immédiat que je ressens au contact de cette douce chaleur. Comme si mon bassin, mon dos, mon ventre, n’attendaient que ça. Et presque instantanément l’envie impérieuse de pousser m’assaille. Je crie que je veux pousser et là, le décor se fige. Tout le monde me regarde. « Contrôle quand même », ordonne une douce sage-femme qui discrètement observe et conseille son étudiant.  « La tête est là, vous avez complètement dilaté. Dites-moi quand ça pousse. » Deux heures plus tôt, il m’informait de mon très probable retour à la maison et là il peut sentir mon bébé. La puissance de la poussée m’impressionne. Je ne savais pas mon corps capable de cela. La force, la violence, l’ouverture puis le calme, l’eau chaude, les bras de l’homme que j’aime qui m’entourent. J’entends les phrases de celles qui transmettent la sagesse des femmes, de toutes les femmes. « Tu dois démouler le bébé, ne pousse pas vers le bas, protège ton périnée, ne bloque pas ta respiration, parle à ton bébé. » Toutes ces phrases m’accompagnent, me soutiennent. Et c’est à cet instant que je me dis que ça n’est pas une histoire d’êtres humains, mais une histoire d’êtres vivants. Que je fais ce que toutes les femelles mammifères ont fait depuis toujours, que la vie va éclore comme pour tous les organismes vivant sur terre. Je suis heureuse de donner la vie dans l’eau. C’est là qu’elle est apparue. Je me tourne vers mon mari et lui dis que je l’aime, que notre bébé arrive. Deux ou trois poussées plus tard je me plains de ne pas y arriver, je ne comprends pas que le bébé ne soit toujours pas sorti, étant donné toute la force que je mets. On me rassure. « C’est mieux ainsi, si le bébé sort trop vite ça vous déchire ». Je crie, je hurle, ça m’aide à trouver l’énergie nécessaire. Je me sens libérée de tout complexe, nue dans cette pièce, je me sens belle et puissante, je lâche une vie qui s’éloigne et mue en mère. On m’ordonne de ne plus pousser, mais cela paraît impossible, l’envie est si forte. La tête de mon bébé est sortie, je dois patienter encore quelques secondes. Puis je sens son corps glisser et je le saisis.

Ce tout petit être doux qui me regarde avec ses grands yeux devient mon univers. Son odeur, la douceur de sa peau, son regard me happent et m’enivrent. Une nouvelle drogue se déverse en moi, euphorisante, excitante et me fait déjà oublier les cris, la douleur, la fatigue. Ils s’éloignent comme un rêve brumeux au matin, qu’on ne saisit plus très bien et qu’on n’arrive pas encore à identifier comme étant réels ou non. Mon bébé fait un petit son, je le serre contre moi, lui dis bonjour, bienvenue. Je lui dis que nous sommes ses parents. Mes lèvres touchent son front. Je le soulève tendrement et crie de joie : « c’est un petit garçon. Bienvenue ! » Je me lève, aidée par une énergie nouvelle, et je profite de chaque seconde, j’observe et caresse chaque petit bout de peau de ce merveilleux bébé, sans aucun doute le plus beau que la terre n’ait jamais vu naître. Je regarde son papa, ému, attendri, devenu père en quelques secondes, alors qu’il m’a fallut neuf mois pour devenir mère. Il est si beau, je l’aime tant. Je me rappelle du soir où nous avons conçu notre bébé, avoir imaginé la rencontre de deux noyaux tout au fond de mon ventre. Je me rappelle des premiers signes qu’une grossesse démarrait, je me rappelle de la petite croix rouge apparue sur le test acheté avec trac à la pharmacie, je me rappelle son regard lorsque sous sa main, un petit pied avait bougé. Je me rappelle m’être réveillée ce matin, souriante et l’humeur taquine, avoir rit, dansé et demandé à mon bébé de venir aujourd’hui. Lui, blottit contre moi, découvre son nouveau monde dans les meilleures conditions possibles et pour cela, je suis infiniment reconnaissante à tous les êtres vivants qui l’ont permis. Il commence à téter, le lait coule, ce lait magique que mon corps produit et qui va le nourrir plusieurs mois. Ce lait que d’autres sages-femmes vont m’aider à donner, par leur patience, leurs conseils et leur bienveillance.

J’ai rencontré plusieurs sage-femme, des douces, des drôles, des pétillantes, un homme. Aucune aigrie ni psychorigide. J’ai pris conscience de la complexité de leur travail, sa densité et son implication. J’ai vu des regards rassurants, j’ai senti des mains me soutenant, j’ai perçu des savoir-faire garantissant la sécurité de mon bébé, une responsabilité terrifiante si sereinement gérée. J’ai compris qu’elles mettaient tout en place pour que mère et enfant se découvre en douceur plutôt que dans l’angoisse. Aujourd’hui je me dis que le métier de sage-femme, c’est probablement le plus important du monde.

 

[retour]


Association Naît-Sens - Design by coucou clock - Created by IDcom solutions internet